La Victoire des gens

7 mai 2012

J’étais fatigué hier soir quand j’ai quitté le bureau de vote. On venait de fêter la victoire de François Hollande en trinquant avec du champagne millésimé dans des verres en plastic. C’est ça la victoire d’un homme normal, pas de Fouquet’s, pas de yacht sur la seine, ni de verre en argent. Ici, on sert le champagne dans un verre en plastic mou, c’est super entre militants et inconnus venus fêter l’instant présent.
Il y avait du brouhaha. Les gens parlaient. Ils étaient heureux. Des gens sont venus vers moi en me disant « félicitation » comme si c’était grâce à moi. « Félicitation à vous » leur ai-je répondu. « La victoire est collective, c’est le propre de toutes les belles victoires ». Les gens continuaient d’arriver. Ils nous faisaient la bise comme si la famille s’était brutalement agrandie.
Je regardais ces rencontres se faire. J’avais le sourire dans les yeux. J’ai posé mon verre à côté d’une tranche de surimi qui attendait la bouche d’un affamé du soir. J’ai dit au revoir en catimini, merci à tous, merci au personnel communal, serré quelques poignés de mains aux vrais travailleurs, puis je suis sorti sans bruit. Dehors, le silence d’une ville apaisée, comme si le sommeil voulait rattraper 5 ans de turbulence.
Sur le parking, je regardais le mouvement continu des nuages dans le ciel. La lune faisait de brèves apparitions mais repartait derrière le grand manteau noir de la nuit.
En rentrant chez moi, tout le film de la journée défilait. En coupant le contact, je ne pouvais pas quitter la voiture. Il me manquait un bout de la victoire. A 20h, pendant que toute la France chantait la victoire, moi j’étais enfermé dans le bureau de vote pour le décompte des bulletins. Je suis resté concentré toute la soirée. J’avais besoin de vivre la victoire, de la sentir, d’aimer l’émotion.
J’ai redémarré la voiture. Je devais y aller. Etre au milieu de la foule, j’en avais besoin. Sans même mettre le GPS, ce qui est rare pour quelqu’un comme moi qui n’a pas le sens de l’orientation, j’ai roulé vers la Bastille.
J’ai fait toute la route avec le sourire aux lèvres comme si quelque chose d’extraordinaire venait de se produire. C’est beau une ville la nuit.
J’ai garé ma voiture bien en amont puis j’ai marché. J’ai suivi d’instinct le chemin de la victoire. La Bastille était proche, j’entendais le cœur des gens.
Je me suis noyé dans la foule. Je ne sais pas combien nous étions. J’avançais tout droit. Où ? Je ne sais pas mais j’y allais. J’avançais comme si je devais me rapprocher un peu plus de quelque chose, une sorte de matrice aimantée qui serait à l’origine du TOUT.
J’ai marché entre les gens en liesse. Le temps était suspendu.
Sur le chemin du retour, il était presque 4 heures. Dans mes oreilles, le sifflement du bonheur des gens. Dans mes yeux, le sentiment d’une journée qui se termine bien.
Je sais que demain tout redeviendra normal. Demain, l’arène rouvrira ses portes. Demain, les chiens, redevenus des chiens, ne voudront pas lâcher leur proie.
Mais ce soir, rien ne ternira cette victoire.

Nicolas GEORGES

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3 Responses to La Victoire des gens

  1. SylvieM on 7 mai 2012 at 20 h 38 min

    J’ai vécu à peu près la même chose, sauf que nous étions trois; arrivés dans la foule, comme dans la chanson, je me suis laisser emporter, et j’ai perdu mes deux autres camarades…. J’étais comme bercée par les flots de gens, et je n’avais peur de rien, et surtout pas de cette foule compacte mais heureuse, je me sentais bien, à ma place, comme jamais je ne m’étais sentie auparavant. IL FALLAIT que je sois là, au milieu des miens, des gens qui comme moi étaient venus fêter cette victoire. Une soirée inoubliable, donc !

  2. carole on 8 mai 2012 at 13 h 19 min

    Même sentiment partagé pour moi. J’aurai voulu crier « on a gagné! » mais une pudeur s’est installée et j’ai trouvé la victoire trop calme dans cet office exigu où nous sirotions ce nectar délicieux. Mais Boissy-St-Léger n’est pas Paris! Si j’avais su que tu allais à la Bastille … je serai sans doute venue faire la fête avec toi et avec tous ces gens qui nous sont étrangers mais qui nous rassemblent.

  3. Catherine on 2 juillet 2013 at 17 h 14 min

    C’est vrai que parfois, lorsqu’on est très heureux et au milieu d’une foule on peut partager cet instant un peu magique, ca fait du bien

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Ce blog est une cabine d'essayage. C’est par définition un espace étroit de réflexion intime. De temps en temps, j’ouvre le rideau pour laisser passer la lumière. Cette dernière n’est pas toujours d’une grande intensité, ce qui laisse une marge de progression importante. Je préfère ne pas dire tout ce que je pense mais suffisamment pour être entendu.

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